mercredi 23 juillet 2014

Madagascar et ses rizières

C’est à l’époque où elles sont inondées qu’il convient de voir les rizières : toute une géométrie de petits talus découpe en une subdivision innombrable de rectangles inégaux ces grands miroirs d’eau, biseautés aux échancrures de la vallée où ils s’encadrent. On s’étonne de l’art linéaire avec lequel les hommes ici ont distribué entre eux la terre. A se laisser séduire par les dessins en mosaïques, les cloisonnemens, les morcellemens de ces jardins d’eau, on comprend, en pénétrant l’âme indigène, la beauté naturelle du partage accompli avec un zèle à la fois méthodique et instinctif, un génie d’avarice affiné de poésie. Le Malgache aime et sait admirer sa rizière. C’est ici la simple, la nue-propriété, quadrillée à l’infini par des lignes aussi agréables dans leurs réseaux d’harmonie que celles qui circonscrivent les alvéoles d’une ruche ou les cercles brisés en mille rayons des toiles d’araignées. Jamais sur le globe la propriété, — qui est ici à la fois collective et répartie, — ne se montre sous une apparence plus légère, plus superficielle. Dans ces grands parcs d’eau du ciel où l’homme fait pousser la graminée dont le grain le nourrit, celui qu’on voit passer, s’avançant en équilibre sur un de ces sentiers de boue, mince, frêle, y apparaît aussi ténu et aussi passager sur la terre qu’un oiseau, avec un pâle reflet d’aigrette à la surface satinée… Les montagnes y projettent leur image, posées l’une après l’autre sur l’horizon comme des tas triangulaires poudroyant de toutes les nuances insaisissables, ambrées et roses, de la poussière de riz.
Telles, les rizières de plaines et de vallée, rayonnant de Tananarive vers les horizons changeans, obsèdent les yeux d’une vision chatoyante de mirage lacustre. Composées de mille pièces juxtaposées l’une à l’autre et comme cousues entre elles suivant les lignes en bourrelets des sentiers de terre, elles figurent de grandes nattes tissées de nuances où descend se coucher le ciel, et étendent sous les regards une langoureuse beauté de tressage qui concorde avec le génie vannier des Malgaches. Celles qu’on rencontre en voyageant de Tananarive vers l’Ankaratra et vers le Betsiléo imposent à l’imagination, avec une pompeuse gradation, le sentiment d’une beauté d’architecture. Plus encore que la case aux poutres entaillées, que le tombeau aux dalles sculptées, la rizière est le monument national malgache, rustique, mais grandiose forme d’art à laquelle a atteint à travers les âges le travail indigène fait en collectivité.
S’étageant du fond évasé des rivières, des talus, taillés dans ta pente des versans, superposent jusqu’à leurs cimes des terrasses égales ; et de la base au sommet, leur dessin, qui ondule aux flancs des contreforts en longs lacets, répète en les multipliant sous le ciel les tortuosités de la vallée et les serpentemens des arêtes des collines. Quand l’on sort d’un de ces défilés d’où l’on voit les montagnes s’abaisser vers l’horizon en alternant l’avancée de leurs profils arrondis, on demeure confondu à l’innombrable aspect de ces zébrages par grandes lignes flexueuses de terre noire et d’eau blafarde, sous lequel les altitudes de la nature ont été transformées par le travail du paysan en des déroulemens sans fin d’escaliers en cascade que la lumière du ciel descend marche à marche sur des étendues illimitées. Contemplées ainsi de haut à l’époque où elles sont inondées d’eau et d’azur, elles paraissent de miroitans gradins de jardins suspendus, étages d’une Babel agricole. Assoupi par la traversée d’une brousse inculte, qui couvre pendant des lieues des plateaux identiques, on ne se réveille pas sans émotion devant ces manifestations architecturales de la volonté humaine. 
Marius et Ary Leblond (1907)